English  Español  Deutsch SÉMINAIRES D´AYAHUASCA EN PEROU  

Le corps comme instrument de l'initiation chamanique

par Jacques M. Mabit

1. Introduction

Nous voulons faire connaître brièvement certains éléments résultant d'une recherche que nous conduisons depuis maintenant deux ans dans la Haute Forêt du Pérou, à Tarapoto, Département de San Martin.

J'ai souhaité approcher les pratiques des guérisseurs de cette zone avec l'oeil du médecin et la sensibilité de l'homme.

Pour connaître de l'intérieur les pratiques de soins des guérisseurs métis de la zone et des indigènes des villages de Lamas et Chazuta, nous avons choisi la recherche participative qui suppose dans ce cas de devenir l'apprenti d'un maître et de suivre les règles indiquées par celui-ci afin de parvenir à nous introduire dans le système de représentations mentales et dans les pratiques curatives.

Dans toute la zone amazonienne, le véritable chaman est initié au moyen de techniques précises et rigoureuses dans lesquelles il s'engage totalement, utilisant son propre corps comme récepteur du macrocosme et des forces qui l'animent, et en même temps comme inducteur d'une auto-exploration de ses blocages personnels liés à son histoire personnelle, son héritage familial, culturel, collectif : en somme, du microcosme dont il est porteur.

L'approche purement rationnaliste de la réalité chamanique occulte le monde appelé "magique", trop rapidement classifié sous des concepts réducteurs qui ne font qu'appliquer un discours à une réalité qui n'entre pas dans l'étroitesse du vocabulaire conventionnel ou du logos linéaire de causalité.

2. Que propose le maître ?

L'enseignement du maître ne se fait pas à travers les mots, le discours : le maître parle très peu et contrôle seulement les expériences pour éviter que l'apprenti ne se perde dans les labyrinthes de son inconscient ou de l'espace-temps mythique dans lequel son disciple pénètre depuis peu.

C'est pourquoi l'enseignement est une auto-découverte obtenue au moyen de techniques dont la finalité est de provoquer des modifications des états mentaux qui donnent à l'élève la capacité de percevoir directement, sans intermédiaire, les aspects de la réalité qui échappent généralement à sa conscience ordinaire, quotidienne et "normale", tout particulièrement quand il s'agit de personnes comme moi qui vivent en milieu urbain, occidentalisé, où se sont perdus les liens avec la nature.

Les perceptions des sens (5) habituels sont augmentées afin de voir, écouter, sentir, toucher et goûter au-delà de la réalité phénoménale (le monde des apparences ou "maya" de la philosophie hindoue) et de découvrir derrière elle les autres aspects de la réalité invisible, occultes, masqués seulement dans la mesure où nous avons fermé les fonctions du cerveau droit.

Pour un médecin formé à l'université française, éduqué dans un milieu conventionnel, rationnaliste, positiviste, l'accès à une nouvelle pensée requiert une gymnastique mentale très
exigeante. L'instrument de la logique de causalité ne permet pas d'aborder tous les aspects de l'univers mythologique, ce qui rend difficile l'aventure de la recherche sur ce terrain, l'obligeant à abandonner provisoirement sa formation pour aller vers une véritable "information" dans le sens étymologique du mot qui est "formation de l'intérieur", où surgit la "vérité" de la connaissance ancestrale gravée dans les profondeurs de nos cellules, dans le code génétique, dans les structures fondamentales des zones préhistoriques de notre cerveau comme le rhinencéphale, le paléo-cerveau, les cellules grises et ce qui est considéré classiquement et de manière audacieuse comme les vestiges atrophiés de notre passé biologique.

A l'université, on nous enseigne que le mental a à voir avec le cerveau et le système nerveux, et c'est sur ces bases qu'ont été structurées la psychiatrie, la psychologie, la psycho-pharmacologie, etc.

Cependant, ce qui est remarquable, c'est que le chaman ne se réfère jamais à cette dualité corps-esprit, mais évoque uniquement le corps comme réceptacle à la fois de la matérialité et de la psyché. En outre, il concentre une troisième dimension, celle de l'esprit qui transcende les deux autres, constitue l'essence de l'être humain et bien qu'il soit lié au soma, autrement dit qu'il soit incarné, existe avant celui-ci et ne dépend pas définitivement de lui. En d'autres termes, le point de vue éminemment pragmatique du chaman considère que le corps est le mental localisé, que la pensée, les affects, les émotions sont situés à l'intérieur de l'espace-temps dans la matérialité du corps. L'esprit est immatériel, inaltérable, transcendantal et donc perdure lorsque disparaissent le corps et le mental.

Ici il est très important de distinguer le mental et l'esprit (ou l'âme). L'esprit ne se laisse pas perturber ou affecter par les émotions, les sentiments, il n'a pas de localisation dans l'espace-temps d'Euclides, il appartient au temps-espace mythique caractérisé par son infinitude, son éternité que nous qualifierions, en d'autres termes, d'a-temporelle, dépourvue de notion de distance et de durée.

3. Méthodes d'enseignement et de travail

Dans sa vie terrestre, l'individu n'a qu'une seule possession : son propre corps. Celui-ci constitue la matière première qui permet d'accéder à la pleine conscience, à l'esprit réalisé et illuminé s'il est utilisé de façon correcte.

Dans la zone amazonienne, l'initiation chamanique "travaille" sur le corps au moyen de techniques empiriques dont le coeur est l'emploi de substances psychotropes. La plus importante est l'Ayahuasca ou Banisteriopsis caapi, liane amère qui se prépare dans un mélange avec d'autres plantes cuisinées jusqu'à obtenir un breuvage épais et amer que l'on prend lors de sessions nocturnes.

Cette préparation s'appelle communément la "purge", parce qu'elle produit une intoxication contrôlée permettant de nettoyer le "corps-mental".

La prise d'Ayahuasca à des fins curatives ou initiatiques suppose une série de règles très strictes, périodes d'isolement dans la forêt, jeûnes, diètes, absence de contact avec le soleil, la pluie, le feu, abstinence sexuelle, éviter les odeurs fortes, régime sans sel… Toutes ces méthodes ne sont pas simplement symboliques, elles ne constituent pas une manière métaphorique de concevoir la vie, une symbolique à portée culturelle… mais elles expriment une connaissance suffisamment fine et élaborée du maniement du corps, une connaissance

des risques, des dangers de l'intoxication incontrôlée pour laquelle existe un ensemble de techniques préventives et d'urgence.

L'absorption de ces breuvages induit de nouveaux états mentaux sans perte de conscience, sans déplacement dans l'espace-temps, sans évanouissement de son identité propre, mais plutôt une amplification de celle-ci, un dépassement de l'ego freudien vers le grand EGO impersonnel (SOI) dans lequel le monde mythique présente des qualités toujours ambivalentes (et non ambigües).

En d'autres termes, la solution de continuité, la séparation qu'introduit la systématisation rationnaliste, disparaît et se reconstruit une unité de l'être (efface la névrose), une réintégration de la personne dans le cosmos (efface les aspects dissociatifs psychoïdes). L'exploration de son microcosme devient à la fois une lecture du macrocosme, l'être humain étant porteur dans son corps-mental de toutes les forces et structures de l'univers.

La connaissance de soi est avant tout une connaissance de son propre " corps " ou comme l'appellent les traditions, de " ses corps " (parfois appelés corps vital, astral, énergétique, spirituel…).

Le rétablissement de la continuité avec le macrocosme permet alors d'entrer en communication avec les " énergies, forces, esprits, génies… " qui animent la nature, les plantes, les animaux et le monde qualifié abusivement d'inanimé.

Ce sont donc les plantes, ou plus justement " l'esprit " des plantes, leur " mère ", qui enseigne directement à l'initié, qui le réintroduit dans un état d'empathie étroite dans lequel le " langage " de la nature devient à nouveau compréhensible.

D'un point de vue médical, nous dirions que s'établit à nouveau un pont entre les deux cerveaux, le gauche et le droit. Le gauche est le seul utilisé et éduqué, entraîné dans la société occidentale contemporaine. Le cerveau droit, le cerveau de l'intuition, de l'art, de la capacité médiumnique, divinatoire, reste généralement atrophié.

Les potions que nous qualifions péjorativement d'hallucinogènes permettent de réveiller et rééduquer le cerveau droit. Alors les fonctions latentes, le potentiel endormi s'anime à nouveau et nous donne accès à une connaissance complémentaire de la réalité.

L'usage des substances psychotropes dans le cadre rituel, avec les précautions de l'initiation, n'induit jamais une dépendance ou une addiction.

L'être moderne fonctionne de manière déstabilisée, avec un seul cerveau hypertrophié et un autre atrophié. C'est un boîteux mental comme l'est le " diable " ou satan de la bible ou le " chullachaki " dans la mythologie de la forêt.

Les rêves et les visions induits par l'ayahuasca sont des représentations de la réalité profonde qui ont un caractère pédagogique pour qui sait bien les manipuler. Ceci est le travail du maître. Elles ne sont accessibles qu'avec l'optique du cerveau droit. L'interprétation rationaliste du cerveau gauche les réduit à des concepts " folkloriques ", poétiques… il les interprète comme une connaissance vaine, inutile et inefficace.

Le chaman est un être avant tout pragmatique et réaliste, totalement efficace et concret quand il a reçu une initiation sérieuse et s'est engagé dans cette initiation. Le travail sur le corps est d'une grande exigence et l'augmentation du pouvoir se conquiert, ne peut pas se voler.

4. Utilisation du corps

Son corps étant " préparé ", les énergies circulent, le chaman les puise dans la nature (les alliés). Ensuite il utilise son propre corps pour soigner, assimilant les énergies déplacées de son patient et équilibrant, harmonisant la force vitale du patient.

Le corps devient récepteur ou émetteur d'énergies.

Les énergies perturbées provoquent des troubles à la fois physiques et mentaux. Un trouble mental nécessite dans un premier temps un " soin " physique. Nous nous trouvons au point exactement opposé aux techniques conventionnelles de psychothérapie qui demeurent généralement à distance du corps (contrôle du transfert et contre-transfert) et se focalisent sur le mental, le discours du patient, le logos, le mot, le verbe.

Ces énergies peuvent être perturbées également par des éléments de la nature (charges énergétiques de lieux particuliers, de certains animaux, d'odeurs, d'objets…) ou par des actes de sorcellerie qui consistent à s'introduire subtilement dans le " corps " de l'ennemi pour le déstabiliser.

La manière de soigner du chaman considère donc non seulement le corps de l'individu mais aussi le lieu où se trouve sa maison, la propreté de son commerce… Le mauvais sort devient un élément constitutif du corps de la personne et il peut également être soigné sur la base d'un travail physique.

5. Conclusions

La compréhension des pratiques et des représentations du chamanisme passe obligatoirement par un travail sur son propre corps, c'est à dire par une auto-expérimentation.

Les concepts des chamans peuvent être expérimentés par n'importe qui et constituent donc un ensemble de connaissances accessible à l'étude scientifique par le biais de l'auto-expérimentation contrôlée.

Les discours " symboliques ", les explications " socio-économiques " ou l'interprétation métaphorique du monde chamanique ne rendent pas compte de la réalité pragmatique, réaliste, concrète, efficiente et cohérente de la pratique chamanique et ont tendance à la réduire à une poésie obsolète, un conte culturel, une religiosité primitive dont la portée ne présente pas un intérêt majeur pour notre société " civilisée ".

Tout cela, nous le formulons après avoir pratiqué en compagnie des guérisseurs, expérimenté sur notre propre corps, vécu intimement le processus initiatique et vérifié en chair et en os les concepts exprimés par les guérisseurs à travers leur discours mythologique, poétisé… en fin de compte, sensible et beau.

Il est nécessaire de réviser les instruments conceptuels que nous utilisons, tant dans le domaine de la médecine que dans celui des sciences sociales pour comprendre les médecines traditionnelles. Les notions de " bio-énergie ", le cerveau holographique de Karl Pribam, les Champs morphogénétiques de Rupert Sheldrake, la Psychologie Trans-personnelle… par exemple, peuvent constituer des pistes à explorer pour approfondir un champ qui demeure pour nous largement inconnu.

 

Prochaines Séminaires
Eplacements Dates
Amazonia Sep 16 - 22, 2008
Cusco Sep 20 - 26, 2008
Cusco Nov 7 - 13, 2008
Amazonia Nov 16 - 22, 2008
Cusco Dec 6 - 12, 2008
Cusco Jan 17 - 23, 2009
   
Séminaires d'Ayahuasca de 7 jours au cœur de la forêt péruvienne,
Puerto Maldonado.
Séminaires d'Ayahuasca de 7 jours dans la Vallée Sacrée des Incas,
Pisaq - Cusco.
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