Le système
de guérison traditionnel
Lorsque l'on voyage à travers la forêt
amazonienne, on identifie le territoire comme vivant, fourmillant
d'une flore et d'une faune abondantes, des grands animaux sauvages
aux millions d'insectes évoluant dans une constante vibration
au cœur d'un climat relativement humide. Certains se sentent
comme dans un bouillon de culture d'êtres microscopiques en
tous genres qui ont soif de dévorer notre corps sans respecter
le fait que nous ne l'ayons pas encore abandonné.
Le voyageur est surpris en constatant l'absence
évidente de services de santé, hôpitaux ou postes
médicaux en général. Quand un habitant tombe
malade, la première option qui s'offre à lui est de
recourir à la médecine traditionnelle autochtone.
Il existe toutes sortes de guérisseurs qui soignent les os,
font des manipulations, administrent des purges, réalisent
des préparations à base d'herbes, des accoucheuses,
et des maîtres experts dans l'usage de la médecine
traditionnelle, qui tous s'appuient sur les avantages à utiliser
la richesse botanique qui les entoure, le coût très
bas de leurs services et l'efficacité empirique de leurs
traitements.
Ils ne vont consulter un médecin ou ne se
rendent au centre de santé le plus proche que lorsqu'ils
ont épuisé toutes les possibilités offertes
par leur système de soins autochtone. Cela signifie clairement
que " la médecine traditionnelle a été
et demeure le premier système de santé opérationnel
dans la forêt péruvienne. " (" Cuidado Tradicional
de la salud en San Martin ", article
non publié, Dr. Jacques Mabit. Décembre 1993)
L'INTIMITÉ HOMME-NATURE
Le système de guérison s'est constitué
grâce à l'intimité obtenue avec le milieu forestier.
L'homme en Amazonie se voit contraint d'établir une communion
étroite avec l'environnement naturel pour pouvoir survivre.
De son point de vue, les plantes ne constituent pas seulement une
importante source d'alimentation, mais la base de sa médecine
et une source de savoir.
Selon la cosmovision indigène, il existe
un monde peuplé d'êtres vivants, généralement
invisibles dans des conditions normales, avec lesquels il est possible
d'avoir des échanges et des relations, et qui favorisent
la santé et la protection de l'individu et de sa communauté.
Nous devons avoir à l'esprit que pour l'indigène,
le concept de santé ne comprend pas seulement la santé
du corps physique, mais implique également l'harmonie avec
l'environnement, c'est à dire que le fait d'être en
bonne santé signifie également : avoir de la chance,
bien tenir son foyer, accomplir son devoir, etc. Ainsi, le système
de guérison ne signifie pas seulement guérir de maladies,
mais il va beaucoup plus loin : chercher la protection d'un négoce,
améliorer la pêche et la chasse, la production agricole,
avoir de la chance, la divination, séduire par le biais de
potions ou " pusangas " (breuvage magique préparé
par les guérisseurs afin d'attirer ou de capter l'amour d'une
autre personne), être protégé avec des "
arcanes " et bien entendu, d'un autre côté, nous
trouvons les pratiques redoutées de sorcellerie avec lesquelles
on cherche à nuire en jetant un " virote " (espèce
de dard ou épine invisible que le sorcier-guérisseur
lance au corps de la personne à laquelle il veut nuire afin
qu'elle tombe malade.) à un ennemi.
La cosmovision indigène conçoit un
univers totalement animé et plein de signification, qui va
au-delà de ce que nous captons visuellement. Tout est vivant,
tout a un esprit. Une pierre vit, vibre et ressent. Les plantes
ont un esprit " mère " en commun qui les anime,
de même que les collines et les lagunes ; même chose
pour les phénomènes, l'éclair et la pluie.
Tous les éléments sont liés
entre eux dans une relation intime. Tous font partie d'une réalité
dynamique à laquelle on peut accéder par le biais
de certains mécanismes développés au cours
de siècles de connaissance, qui permettent de " parler
" avec leurs esprits. Un objet maintient une énergie
déterminée selon la personne qui l'a utilisé,
et l'utilisation qui en a été faite, et il peut être
chargé d'une énergie dans un but déterminé.
La médecine occidentale, basée sur
une approximation scientifique " objective " ne peut incorporer,
ni comprendre le dialogue existant entre l'homme et les plantes.
Cependant, celui-ci a été la réponse unanime
considérée comme la source du savoir médical
par tous les guérisseurs dans toutes les ethnies et communautés
amazoniennes.
Les tribus de l'Amazonie parvinrent accéder
à la " mémoire des plantes " pour, de cette
manière, réussir à apprendre directement d'elles
leurs propriétés médicinales et de quelle manière
elles devaient être employées.
Ainsi, ils parviennent à éviter le
très long processus de preuve et d'erreur, en accédant
directement au savoir des plantes que l'on appelle " plantes
maîtresses ".
Prenons comme exemple le cas du curare. Si un indigène
jette une lance sur un singe dans les hautes branches d'un arbre,
celui-ci avant de mourir enroulera sa queue autour d'une branche
et mourra là-haut, sans tomber sur le sol. Les indigènes
utilisent pour chasser des lances empoisonnées au curare.
Le curare détend et paralyse les muscles de l'animal, lequel
se précipite à terre.
Pour fabriquer le curare, il faut mélanger
plusieurs plantes et les faire cuire dans l'eau durant 72 heures,
en évitant de respirer les vapeurs parfumées, lesquelles
sont mortelles. Le produit de cette cuisson est une pâte concentrée
qui s'active seulement par voie sous-cutanée : si on l'ingère
ou si elle se répand sous la peau, ses effets sont bénins.
Il est difficile de comprendre comment quelqu'un a pu découvrir
une recette aussi compliquée en expérimentant au hasard,
tout particulièrement si l'on considère qu'il existe
en Amazonie plus de 80 000 variétés de plantes. (L'anthropologue
Jeremy Narby, auteur de l'ouvrage " Le Serpent Cosmique : l'ADN
et l'origine du savoir " développa une hypothèse
intéressante dans laquelle il avance que l'ADN pourrait être
le canal de transmission du savoir au niveau d'une sorte de conscience
moléculaire.)
Le chemin initiatique
Le représentant de cette communion homme-nature
est connu comme guérisseur, chaman, maître ayahuasquero,
fabriquant de purges, et vénéré comme un "
Onaya ", ce qui signifie " homme de savoir ".
Cette personne particulière n'est pas seulement
le garant de la santé au sein de sa communauté, mais
il concentre tout l'aspect religieux et mythique, en se positionnant
comme un intermédiaire entre l'homme et les esprits sacrés
de la nature, interprétant leurs désirs, agissant
en tant que négociateur et intermédiaire avec les
entités ou forces agressées ou offensées, négociant
avec elles, guidant les destinées de la communauté.
Ainsi, sa fonction inclut le rôle d'initiateur, conduisant
les rites d'initiation, ou guidant l'esprit de celui qui meurt vers
l'autre monde.
La voie pour devenir guérisseur est très
difficile et complexe. Certains choisissent de l'emprunter, et parfois
le destin pousse le candidat à aller dans cette voie, souvent
contre sa volonté.
Il existe quatre manières basiques d'entrer
sur la voie initiatique :
- Dans la première forme d'initiation,
nous observons qu'au sein de la communauté indigène,
il est courant que, dès son plus jeune âge, une personne
démontre qu'elle possède, de façon innée,
certaines dispositions particulières pour traiter avec
" l'autre monde ". Le chaman de la communauté
en général détecte ces aptitudes chez le
jeune et l'invite à devenir son apprenti.
- La seconde forme vient par héritage familial.
Le fils, neveu ou petit-fils du guérisseur est par tradition
invité à suivre le chemin initiatique.
- La troisième voie d'initiation est la
plus courante dans toute l'Amazonie. Dans le cadre d'un processus
de guérison intensive par le biais de plantes et de régimes
stricts en raison d'une maladie grave, le patient - qui normalement
passe par un processus fort qui le conduit pratiquement à
la mort - est visité par les esprits des plantes durant
ses rêves ou visions, lesquels l'invitent à suivre
le chemin initiatique et à servir sa communauté.
Il s'agit là d'un processus d'une grande intensité,
au cours duquel le patient passe par une bataille proche de la
folie.
- La quatrième voie d'initiation est une
nouvelle catégorie résultant du contact avec la
civilisation occidentale : des " chercheurs " occidentaux
voyagent en quête de maîtres indigènes pour
être initiés au processus de mise en relation avec
la nature et le monde spirituel. Il est courant de voir des psychologues
et anthropologues cherchant à pénétrer de
nouveaux terrains où la formation académique ne
se heurte plus aux limites de la connaissance rationnelle.
La condition pour le développement de la
connaissance des plantes est la soumission à ce que les guérisseurs
appellent " observer une diète ". C'est la voie
qu'empruntent les guérisseurs et apprentis, lesquels, par
le biais de diètes rigoureuses, parviennent à établir
une communication avec les esprits des plantes et ainsi, à
accéder à leurs connaissances en matière de
guérison. Dans les rêves, les " mères "
des plantes se présentent pour enseigner au guérisseur
qui les consomme durant sa diète, et lui montrent les "
icaros " (l'icaro est le chant utilisé par le guérisseur
dans ses rituels et représente le symbole de son pouvoir.)
qui invoquent leurs esprits et diverses combinaisons curatives,
la manière de les préparer et de les consommer pour
guérir divers maux.
Durant ces songes, induits par la diète stricte
et les plantes maîtresses, le guérisseur parvient à
communiquer avec les énergies, esprits et génies qui
animent la nature. Ce sont alors les plantes, ou plutôt "
l'esprit " ou la " mère " des plantes qui
enseigne directement à l'initié à établir
un langage compréhensible avec la nature, exprimé
au cours des rêves et des visions.
Voici les paroles de Don Guillermo Ojanama, Onaya
du village de Chazuta :
" La plante te donne son enseignement si tu t'attaches
à elle. Il faut l'aimer, ce n'est qu'ainsi qu'elle va t'aimer
à son tour. Alors, quand tu la prendras, quand elle sera
dans ton corps, sa " mère " va converser avec toi.
N'aie pas peur. Ses génies vont s'approcher de toi et te
parler, tout comme je te parle. " ("
Le chamanisme et l'homme contemporain ", Article non publié,
Dr. Jacques M. Mabit.)
Pour les Shipibos, les plantes psychotropes sont
connues comme " murayacai ", ce qui signifie " faiseuses
de chamans ". Selon eux, ces plantes nous révèlent
le monde " véritable ", tandis que le monde "
normal " est considéré comme illusoire.
Le chemin initiatique implique la construction d'un
pont en direction du trans-personnel, permettant de dépasser
les états ordinaires de la conscience et d'expérimenter
d'autres dimensions dans lesquelles les limites de la communication,
du temps et de l'espace se dissolvent, nous poussant à resituer
les lois avec lesquelles nous prétendons manipuler nos vies.
La diète
La diète est l'un des concepts les plus difficiles
à comprendre et à mettre en pratique dans le monde
initiatique des peuples amazoniens, mais il est pourtant l'axe principal
sur lequel est construit le schéma traditionnel de l'apprentissage
initiatique.
Pour parvenir à être guérisseur
ou homme de connaissance, la diète est la première
grande épreuve que doit passer le débutant, afin de
voir s'il est capable de poursuivre dans cette voie et de manipuler
des énergies très subtiles et dangereuses.
La diète implique beaucoup plus que le fait
de s'abstenir de consommer certaines substances bien déterminées
ou de ne pas se livrer à certaines activités physiques.
Il s'agit d'un état de purification, de repos, de réflexion,
de méditation, d'engagement, de respect, de connexion avec
tout ce qui nous entoure, et en disant tout, nous disons TOUT.
Elle ne se limite pas seulement au plan physique,
mais au contraire, sa principale activité et la transmission
de la connaissance se fait par le biais des rêves. Et c'est
justement dans les rêves qu'il faut prendre soin de ne pas
manger ou faire ce qui ne doit pas être fait, parce que dans
le monde de la diète le rêve est tout aussi réel
que la réalité.
C'est également un merveilleux mécanisme
qui aide à prendre conscience dans le monde inconscient,
en acceptant la responsabilité d'emmener ses propres abstentions
jusqu'aux rêves, en préparant la voie pour les "
rêves de connaissance ".
Les diètes s'accompagnent d'un isolement
rigoureux qui peut aller jusqu'à trois mois dans la forêt,
en compagnie du chaman, période durant laquelle sont ingérées
les plantes maîtresses et autres " palos " (breuvages
médicinaux qui utilisent la partie du tronc ou de la tige
de certaines plantes curatives.) en suivant une préparation
qui inclut le fait d'éviter le contact avec d'autres personnes,
les odeurs fortes, l'exposition directe au feu, la pluie ou le soleil,
et une abstinence sexuelle complète.
Durant la diète, il faut s'abstenir d'absorber
du sel, du sucre, de la graisse, des viandes rouges, des boissons
glacées, du piment, de l'alcool et d'avoir une activité
sexuelle. La nourriture traditionnelle est basée essentiellement
sur la banane verte blanchie (" inguiri "), le yuca, le
riz et diverses variétés de poissons et d'oiseaux.
Quand on prend des plantes qui nécessitent
une diète très rigoureuse, ne pas accomplir la diète
ou la " rompre ", comme on dit communément, peut
avoir un résultat contraire à celui que l'on souhaite
obtenir, et dans certains cas, peut causer la mort. Il est donc
très important de prendre les plantes avec beaucoup de sérieux,
et de les utiliser dans leur contexte, et avec des personnes réellement
compétentes.
Le corps comme instrument de guérison
Le chaman considère que la pensée,
les émotions et la force de son énergie et de son
pouvoir sont localisées dans son corps, dans une sorte de
conscience matérialisée et incarnée. Le corps
est l'instrument à travers lequel se manifeste son pouvoir
en entrant en harmonie avec d'autres êtres et espaces immatériels.
Avec la préparation de son corps, le chaman
obtient la communication avec les forces de la nature et les plantes
(les alliés), et ensuite il utilise cet instrument pour soigner
ses patients en stabilisant et en harmonisant les énergies
de leurs corps.
Le système de guérison traditionnel
Pendant les diètes, les esprits de la nature
et des plantes indiquent généralement à l'aspirant
la mission et l'importance de ses pouvoirs. Ainsi, nous pouvons
voir des guérisseurs qui se consacrent à un type de
thérapie spécifique qui leur a été indiquée
par les esprits. Nous voyons des chamans qui se consacrent uniquement
à soigner les morsures de serpents, d'autres qui sont uniquement
autorisés à soigner les enfants, d'autres qui ne peuvent
s'occuper que des femmes, et ainsi de suite.
De nombreux chamans sont également considérés
comme malfaisants ou sorciers. Ils se placent au service des esprits
malins qui parviennent à les séduire en leur offrant
un grand pouvoir basé sur le maniement d'énergies
par le biais du mal, en les enfermant dans des batailles constantes
et des combats vengeurs.
PLANTES MAÎTRESSES
Parmi les plantes utilisées pour l'initiation,
il faut distinguer les plantes considérées comme "
maîtresses ", lesquelles appartiennent à deux
catégories : les plantes à caractère psychoactif,
qui nous conduisent directement à des états modifiés
de conscience en livrant leur enseignement par le biais des visions,
comme le " tomapende " (Brugmancia sp.) ou l'Ayahuasca
(Banisteriopsis caapi).
Les autres plantes maîtresses ne possèdent
pas de composants psychoactifs, mais se manifestent intensément
durant les rêves, comme l'Ushpawasha Sanango, le Chiric Sanango,
etc.
Plantes maîtresses de l'Amazonie
AIL SACHA (MACHO) Pseudocalymna AlliaceumMansoa
stendleyi Antirhumatismale, Arthrite, Analgésique Pour la
chasse (sensibilité et alerte), Conscience de soi, sécurité,
énergie, propreté et protection.
AYAHUASCA Banisteriopsis caapi Purgative (psychoactive)
Accès trans-personnel, pour voir (psychoactive).
BOBINZANA Calliandra angustifolia Antirhumatismale,
Refroidissements, Post-natal, Tonique, Purificatrice du sang Pour
se maintenir centré au niveau spirituel. Pour personnes perturbées.
CHACRUNA PSYCHOTRIA VIRIDIS Colore les visions Complémentaire
de l'Ayahuasca pour avoir des visions.
CHIRIC SANANGO Brumfelsia grandiflora Antirhumatismale,
Arthrite, Enlève le froid Chance au foyer. Supprime le froid
du cœur. Connexion avec le moi intérieur. Rend sensible
et réfléchi.
Le Chiric Sanango est une plante maîtresse de la famille des
Sanangos, dérivé du mot quechua " chiric ",
qui signifie " froid ". Elle est considérée
par les guérisseurs comme la plante maîtresse qui "
enlève le froid ", utilisée sur le plan physique
pour soigner ces corps frileux qui souffrent de mains et de pieds
froids, problèmes de circulation et corps engourdi. Sur le
plan psychologique, c'est une plante qui sert à soigner le
" froid du cœur " en se manifestant durant la nuit
par des rêves à forte intensité compassive.
MUCURA MACHO Petiveria sp. Relaxante, diurétique,
abortive, mauvais esprits, peur/mémoire Apprend à
guérir et apporte protection.
TABAC Nicotiana tabacum Régule l'énergie,
purgative, migraine, dégoût. Pour la protection et
apprendre comment guérir. Donne le savoir.
Le système de guérison traditionnel
TOE (TOMAPENDE) Brugmansia suaveolens Ulcères,
abcès, infections, tumeurs (psychoactive). Guérit
de choses fortes, maladies osseuses. Pour voir l'avenir et apprendre
la médecine.
UCHO SANANGO Bonafousia undulata Plante maîtresse
qui restaure pour acquérir un pouvoir physique et psychique
Confronte aux peurs intérieures. Débloque les obstructions
internes et les conflits.
USHPAWASHA SANANGO Ouvre la mémoire affective,
famille, enfance. Reconnexion avec le plan émotionnel.
L'Ushpawasha Sanango est connue des guérisseurs
pour être la plante maîtresse de la mémoire du
cœur. Celle-ci se manifeste durant la nuit en apportant à
celui qui suit sa diète des souvenirs d'expériences
vécues d'une haute importance affective, oubliées
jusque là. Ceux-ci sont expérimentés avec une
grande charge émotionnelle. Souvent le sujet se réveille
en pleurant durant la nuit.
Usage de substances psychotropes
L'usage de substances psychotropes a été
reconnu au fil des siècles dans toutes les cultures ancestrales
et civilisations comme le moyen initial de communication avec le
sacré, avec le monde spirituel sans intermédiaires.
Sur tous les continents, nous trouvons des traces
de consommation de plantes psychotropes, appelées ainsi à
cause de leur faculté à provoquer la transe, comme
la forme sacrée de communication avec la divinité
particulière.
Entre autres, nous pouvons citer la consommation
du champignon psylocibe teonanacatl par les Mazatecas mexicains,
d'où vient la fameuse chaman Maria Sabina, le champignon
Amanite tue-mouches en Asie centrale et Amérique du nord,
le yopo en Amérique centrale et dans l'Orénoque, le
jusquiame, la mandragore et la belladonna dans la région
méditerranéenne, le cannabis dans l'ancienne Perse
et l'opium en extrême Orient.
Des plantes considérées actuellement
comme toxiques eurent un statut privilégié en tant
que plantes sacrées dans de nombreuses cultures ancestrales.
Le Tabac est parfois nommé " chair des Dieux "
dans la culture amazonienne et considéré comme la
plante maîtresse par excellence, présent dans de nombreux
rituels en Amérique du nord et du sud. Dans la région
amazonienne, l'usage du tabac par les guérisseurs est courant
: ceux-ci donnent à boire le jus de la plante, accédant
ainsi à un état modifié de conscience qui permet
d'entrer en communication avec l'esprit maître de la plante.
En Afrique, l'Iboga est une plante psychotrope ingérée
comme sacrement par les tribus Bwiti du Gabon. De même, l'usage
sacré du peyote (appelé Christ Rouge) par les Huicholes
du Mexique et par l'indien nord-américain au sein de l'Eglise
Native américaine - qui compte actuellement plus de 500 000
adeptes - représente le sacrement de deux religions ancestrales
contemporaines basées sur l'usage d'une substance hallucinogène.
Dans les Andes d'Amérique du sud, la coca
est la base de la pratique médicale de la culture andine,
considérée comme une plante maîtresse avec capacité
divinatoire, ce qui constitue la meilleure offrande (" paiement
") aux dieux et le symbole de la communication divine. (L'abus
de la cocaïne comme drogue stimulante est le résultat
direct de la manipulation chimique de la plante, sans tenir compte
de son caractère sacramentel).
Dans les Andes péruviennes, tout au long
de la cordillère andine et jusqu'au nord du Chili et de l'Argentine,
nous trouvons des traces qui remontent aux cultures pré-incas
Chavin et Chimu de consommation du cactus " wachuma ",
connu comme Saint Pierre (" maître des clés du
ciel ") par la religion chrétienne.
Parmi les plantes maîtresses utilisés
dans la zone amazonienne, la plus vénérée est
l'Ayahuasca, qui est considérée par plus de 70 ethnies
indigènes différentes, de la Colombie à la
Bolivie, au Brésil et en Guyane comme la source de leur incroyable
savoir botanique et le fondement de leur médecine traditionnelle.
Il existe des guérisseurs qui se consacrent
exclusivement à soigner leurs patients à l'aide de
l'Ayahuasca. Experts dans sa préparation et dans le maniement
de la transe, ces guérisseurs sont appelés "
maîtres ayahuasqueros ". Ils font référence
à l'Ayahuasca comme " purgatif " et lui attribuent
un effet curatif puissant grâce à son action purificatrice.
Nous pourrions citer plus de deux cents psychotropes
utilisés dans des cultures ancestrales, dans différentes
cultures tout autour de la planète, qui les considèrent
comme source de leur relation avec le monde sacré.
L'IMMINENTE DISPARITION DU SYSTÈME
DE GUÉRISON TRADITIONNEL
Le contact avec la civilisation occidentale a été
la cause déterminante de la disparition du système
de soins traditionnel. Il persiste encore à l'heure actuelle,
mais il est difficile de trouver parmi les jeunes de nouveaux héritiers
de cette ancestrale relation sacrée.
Les jeunes, influencés par le progrès,
la télévision et la mode, trouvent peu d'intérêt
aux méthodes ancestrales de leurs ancêtres, les considérant
comme obsolètes, démodées et dépassées
par la médecine moderne. La relation est en train de se perdre.
En outre, il faut comprendre que l'apprentissage
de ces techniques de guérison est long et difficile. L'observation
de la diète pendant plusieurs mois, l'isolement, l'abstinence
et la privation font partie de ce chemin difficile, considéré
par eux comme laborieux comparé à celui emprunté
par la médecine contemporaine dans un monde moderne de vie
urbaine.
Le discrédit porté par l'église
catholique sur l'ancienne relation sacrée avec la nature
a constitué, durant ces 500 dernières années,
un facteur déterminant de cette destruction.
D'autre part, la destruction de la forêt par
l'extraction sans discrimination ou la monoculture, favorise la
disparition de plantes médicinales.
" Notre civilisation ne voit pas seulement
disparaître une grande quantité d'espèces
animales, mais également des peuples entiers et des cultures
qui ont survécu durant des milliers d'années, lesquelles
conservent encore de merveilleux trésors pour la postérité,
si nous prenons maintenant les mesures nécessaires. " (" La Diète ", Article non
publié d'Alonso del Rio - thérapeute expert dans
l'usage de l'Ayahuasca, membre de Ayahuasca-Wasi.)
Le problème réside dans le
fait que l'ancien paradigme scientifique plaçait la raison
humaine comme seule source de connaissance. Ainsi, une connaissance
considérée comme magique, provenant de la consommation
de plantes à caractère psychoactif était immédiatement
condamné car il ne cadrait pas avec la vision dominante,
laquelle affirmait que la nature devait être dominée
par l'homme et considérée comme source de ressources
naturelles, au lieu d'être respectée et considérée
comme une source sacrée de connaissance dont nous dépendons.
Comme l'affirme le chercheur colombien German Zuluaga, " …le chamanisme et les systèmes médicaux
indigènes ont toujours été sous-estimés
ou persécutés, d'abord parce que considérés
comme diaboliques, et donc dangereusement efficaces, et à
présent pour être superstitieux, irrationnels, peu
scientifiques, et donc inefficaces. " ("
Le Chamanisme et les systèmes médicaux indigènes
d'Amazonie ", Revue Takiwasi N°5, 1997. Centre Takiwasi,
Tarapoto)
Nous nous trouvons donc face à la fin d'une
culture ancestrale amazonienne qui laisse entre les mains des chercheurs
occidentaux, sociologues, anthropologues, psychologues et scientifiques
empiriques le sauvetage de ses sources de connaissance.
Il est essentiel de laisser de côté nombre de préjugés
historiques, culturels, et scientifiques, pour pouvoir examiner
avec prudence, respect et sérieux les connaissances du chamanisme
et les systèmes médicaux indigènes.
Le moment particulier que vit la planète
fait que ce temps est très spécial, très important
pour accéder directement aux dernières sources vierges
d'une connaissance qui est pratiquement éteinte. D'une certaine
façon, le fait de sentir cette connexion, cet appel, fait
de nous les héritiers et les responsables de la continuité
de cette tradition, de cette forme de connaissance.
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